Les œuvres de Paul Delvaux
1. L'établissement de son inspiration : le mystère et le climat
Ses influences premières prennent source dans les impressions reçues dans son enfance : les choses de la nécessité quotidienne tels que les lampes, les trains... Il possède aussi l'émoi devant la beauté, d'où son culte du nu féminin.
La découverte dans des expositions, des paysages d'après nature de la peinture flamande, de la force primitive de Permeke, et des gammes de couleurs d'Ensor lui trace sa voie.
Il suit à l'académie de Bruxelles, entre 1916 et 1919, les cours d'architecture de P. J. Van Neck et ceux du peintre C. Montald.
Il travaille ensuite sur le motif au Rouge-Cloître, aux côtés d'A. Bastien.
Au réalisme impressionniste de ses débuts succède une période influencée par l'expressionnisme de G. de Smet et de C. Permeke; tels sont "Femmes dans la forêt" (1928, coll. priv.), "Le couple" (1929, Bruxelles, M.R.B.A.B.), "Réveil" (1930, Bruges, Groeningemus).
Delvaux découvre à la foire du Midi dans les années 1932-1934 la baraque foraine "Le Musée Spitzner", collection de pièces anatomiques et curiosités qui lui révèle, le fantastique avec un parfum d'érotisme défendu.
Ce sera le point de départ de nombreuses Vénus endormies telle "La Vénus endormie" (1932, détruit), et de tableaux habités de squelettes tel "Le Musée Spitzner" (1943, Bruxelles, M.R.B.A.B.) où posent en donateurs, cinq de ses amis.
L'influence de Chirico puis Magritte vers 1935-1936 le conduit a forger un climat avec des rues silencieuses et des ombres de personnages non présents dans le tableau. Les femmes semblent reliées par le silence et par moment il ajoute des hommes pour créer un contraste. Le savant en observateur dans certaines œuvres est directement inspiré de l'illustration du "Voyage au centre de la terre" de Jules Verne. Ses étude classiques gréco-latines lui ont aussi inspiré son goût de l'Antiquité. On retrouve des frontons, arcs de triomphe dans ses œuvres, qui créent un dépaysement due à la confrontation d'éléments modernes et antiques ("Palais en ruine", 1935).
L'année 1937 voit une floraison d'œuvres inspirées, monumentales, "Les nœuds roses" (Anvers, K.M.S.K.), "Les nymphes des eaux" (coll. priv.) et "La naissance du jour" (Venise, coll. P. Guggenheim) qui a inspiré M. Duchamp.
La veine surréaliste se poursuit dans "L'appel de la nuit" (1938, anc. coll. Penrose), "La ville endormie" (1938, coll. priv.), avec une tête voilée à la Magritte.
2. L'équilibre plus classique
En 1939 un équilibre plus classique s'affirme; avec dans le "Pygmalion" (Bruxelles, M.R.B.A.B.), une version inversée du mythe.
Les personnages de Jules Verne entrent alors en scène avec le "Nocturne" (1939, coll. priv.), "Les phases de la lune I" (New York, M.O.M.A.) et "L'éveil de la forêt" (coll. priv.), d'après les illustrations des livres édités par Hetzel.
Les savants, dans leur bureau, observatoire ou musée, ignorent à leurs côtés la douceur et l'éclat de la chair féminine. Ce thème se retrouve tout au long de la carrière du peintre.
En témoignent "Phases de la lune II" (1941, coll. priv.), "Le congrès" (1941, Bruxelles).
Le squelette est aussi l'acteur, par excellence dans "Les grands squelettes" (1944, coll. priv.) et "Le squelette à la coquille" (1944, coll. priv.), dans les drames sacrés que sont les "Crucifixions" (1951-1952, Bruxelles, M.R.B.A.B. et 1957, Anvers, K.M.S.K.),
avec ici une exception pour le Christ, et les "Mises au tombeau", telles les "Lamentations autour du Christ mort" (1953, Liège, M.A.W.).
Le squelette précis et expressif procède autant du penchant de Delvaux pour l'architecture, les charpentes, les poteaux télégraphiques que de son admiration pour J. Ensor. Suite aux grandes toiles des années quarante, "L'homme de la rue" (Liège, M.A.W.), "La veillée" (coll. priv.), "L'entrée de la ville" (coll. priv.), le climat psychologique de l'époque lui dicte "La ville inquiète" (1941, coll. priv.) où un souffle de panique fige les gens au sortir d'une ville antique. Le "Village des sirènes" (1942, coll. priv.) montre, près de la mer, non des courtisanes assises, mais des vestales.
Les années 1945-1946 offrent une parenthèse dans son œuvre avec des toiles composées de plans et de lignes angulaires, telles "La tentation de saint Antoine" (1945, coll. priv.) et "La ville noire" (1946, coll. priv.).
3. La maturité
Le talent du peintre s'affirme avec force en 1947 dans des œuvres somptueuses comme "Les promeneuses" (coll. priv.), et "Les grandes sirènes" (coll. priv.) à moitié nues, fleurs, bijoux et plumes dans les cheveux, ainsi que dans "Train de nuit" (coll. priv.) et "Nu au mannequin" (coll. priv.).
Ces œuvres abouties témoignent de sa maturité lors de sa première grande exposition personnelle à Paris, galerie Drouin en 1948, dont le catalogue s'ouvre sur le poème de Paul Eluard "Nuit sans sourires".
Soulignons le pouvoir magique de la présence féminine, la provocation, tout en retrait, de sa nudité. Elle est immobile, le geste ébauché. Jeune, maternelle, elle est Eve, Vénus ou petite fille. Autour d'elle, les miroirs jouent de leurs reflets, les portes s'ouvrent, l'architecture fuit à travers les arbres vers la mer.
La femme règne seule, en groupe ou en cortège. Citons "La belle du couchant" (1945, coll. priv.), "L'éloge de la mélancolie" (1948, coll. priv.), "La voix publique" (1948, Bruxelles, M.R.B.A.B.), "Aphrodite" (1969, coll. priv.).
Les gares et les trains de son enfance, objet d'un premier tableau réaliste en 1922, sont discrètement présents dans plusieurs toiles et deviennent le sujet principal de "Solitude" (1955, Mons, M.B.A.), "Nuit de Noël" (1956, coll. priv.), "Train du soir" (1957, Bruxelles, M.R.B.A.B.).
L'Antiquité construit le cadre et inspire souvent le thème des toiles où l'artiste allie sans difficulté les temples aux faubourgs 1900. Citons "Le cortège de dentelles" (1936, Hanovre, Niedersãchsisches Landesmus.), "Le temple" (1942, coll. priv.), "Le feu" (1945, coll. priv.), "Olympie" (1950, coll. priv.) et, comme une somme, "Pompéi" (1970, Saint-Idesbald, Musée P. Delvaux).
L'artiste est présent dans tous ses tableaux sous ses propres traits, ou sous des traits d'emprunt, enfant dans "La visite" (1939, coll. priv.), éphèbe en de nombreuses compositions, dans "Propositions diurnes" (1937, coll. priv.), "Le récitant" (1938, Saint-Idesbald, Musée P. Delvaux), en statue dans "Pygmalion" (1939, Bruxelles, M.R.B.A.B.), avec le pinceau dans "Les mains" (1941, coll. priv.). Il est aussi à côté des savants ou s'identifie à eux.
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